Vous avez entendu parler, dans les médias, depuis des semaines déjà, des grandes ambitions de notre gouvernement pour ce qui concerne la recherche publique. Ces ambitions se sont traduites, l'année dernière, par la loi relative aux libertés et responsabilités des universités (appelée la loi LRU) qui entre en ce moment en application, ainsi que par une réforme des structures du CNRS. La presse s'est fait l'écho du fort mécontentement des chercheurs qui sont tout récemment descendus dans la rue par deux fois pour manifester leur vive désapprobation.
Dans nos réseaux circule depuis aujourd'hui une lettre ouverte à La Présidente et au Directeur général du CNRS rédigée par François Jouve, un mathématicien, professeur à l'Université Paris 7 - Denis Diderot et maître de conférences à l'École Polytechnique de Palaiseau. Je ne résiste pas au plaisir de vous en proposer la lecture (second degré obligatoire...).
Mme la Présidente, Mr le Directeur,
Je tenais à vous remercier sincèrement pour votre action en faveur de la réorganisation du système de recherche français.
Jeudi 27 novembre, face au 83 bd Excelmans, ma première réaction a été un sentiment de honte. Honte de vivre dans un pays capable d'envoyer 14 cars de gendarmes mobiles tout équipés face à des
chercheurs armés de leurs seuls cerveaux. Mais le choc a finalement été salutaire puisqu'il m'a permis de prendre enfin conscience de mon archaïsme. Vous nous avez signifié sans discussion possible où se situait la Force, et j'ai soudain réalisé qu'il me serait maintenant facile de me placer du bon côté du manche.
Ayant opportunément quitté le CNRS il y a quelques années, je suis maintenant professeur dans une prestigieuse université parisienne. J'ai eu de plus, dès le début de ma carrière, la chance de choisir la partie la plus appliquée de ma discipline, me donnant ainsi un avantage décisif sur mes collègues théoriciens, tant du point de vue des contrats industriels que des sujets de recherche bien vus par l'ANR (Agence Nationale pour la Recherche, une agence de moyens financiers, de création récente), ou encore des indices bibliométriques. Fonctionnaire depuis mon plus jeune âge, je n'aurai aucun scrupule à fustiger ces jeunes qui osent revendiquer un poste stable avant d'avoir 40 ans. Ils ne connaissent pas la modernité. C'est mon rôle de la leur apprendre, en multipliant par exemple les stages éphémères dont l'ANR m'offre la possibilité sans retenue. Leur travail sur des sujets à la mode étoffera sans effort ma liste de publications, portant mon H-number (indice que chaque chercheur doit calculer lui-même, et sensé refléter l'impact de ses publications) aux nues. Bien noté par mon président d'université, il me sera aussi facile de l'être par mes étudiants en leur offrant, au gré des désirs du ministère, un taux de réussite en licence exceptionnel. Je pourrai ainsi engranger les primes juteuses et les allègements de service prévus pour les meilleurs éléments de notre nouveau système.
Pendant des années j'ai été englué dans de vieux carcans idéologiques, croyant à la coopération entre scientifiques, à un système unique au monde qui autorisait à un CR (un chargé de recherche) de ne rien publier pendant plusieurs années pour obtenir la médaille Fields (l'équivalent du prix Nobel pour les mathématiques) juste après. J'ai cru naïvement que ceux qui s'engageaient avec abnégation dans la recherche devaient avoir un statut, un salaire et des conditions de travail décentes, et je me suis battu pour cela. J'ai participé gratuitement à d'interminables commissions d'évaluation nationales, pesant au trébuchet avec le plus d'objectivité possible les qualités et les failles des dossiers en présence, alors qu'il est si facile d'utiliser Excel et le "ISI web of Science" (un site de bibliométrie bien connu des chercheurs) dans une petite commission locale. J'ai voyagé en seconde et logé dans les hôtels aux tarifs CNRS. Je n'ai pas compté mes heures passées sur des sujets finalement non rentables en termes de publications.
Heureusement tout ceci est maintenant terminé. Vous m'offrez par votre action la possibilité d'étendre mon pouvoir. Je vous offre mon soutien indéfectible. J'approuve sans réserve votre initiative de diffuser largement un communiqué de victoire modeste mais ferme le jour même de la tenue de ce CA (conseil d'administration du CNRS) d'un nouveau genre. Vous montrez ainsi sans ambiguïté que vous dirigez d'une main sûre, en méprisant ces quelques combattants d'arrière garde qui n'ont pas compris aussi vite que moi.
Je suis maintenant persuadé qu'ensemble tout va devenir possible.
N'ayant aucun complexe à afficher mes nouvelles certitudes, vous comprendrez certainement que je tienne à rendre public ce message dont le contenu ne me semble pas relever d'une quelconque obligation de confidentialité.
Je vous prie d'agréer, Madame la Présidente, Monsieur le Directeur, l'expression de ma plus sincère gratitude.
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François Jouve
Professeur à l'université Paris Diderot
Pour en savoir plus sur les "combats d'arrière garde" que livrent les chercheurs, je vous invite à découvrir leurs réflexions, revendications et actions dans les pages du site "Sauvons la Recherche".










